À la rencontre des ouvriers, bâtisseurs et habitants du quartier
Bachir Nasri chez lui, pose avec son diplôme d’honneur du travail de grutier reçu en 1988. (photo : BB, Le Crieur de la Villeneuve)

À Villeneuve, certains des ouvriers qui ont construit le quartier y habitent toujours. Ils ont été les témoins et acteurs de la création du Grenoble d’aujourd’hui, en particulier des quartiers sud. Bachir Nasri et Mokrane Haoues sont deux habitants de la Villeneuve, anciens grutiers. Retour à une époque où le béton coulait à flots et où Grenoble gagnait jusqu’à 5 000 habitants par an.

« Je suis entré chez Pascal en 1974. J’avais le numéro d’ouvrier 13497. » Malgré ses 80 ans, Bachir Nasri a la mémoire solide comme sa poigne. Dans son appartement de l’avenue de Constantine, il se remémore les 60 années qu’il a passées à travailler, en tant qu’ouvrier dans le BTP.

La construction de la tour Vercors, première des trois tours de l’Île-Verte, en 1964. (photo : fonds Roger Anger, DAU, Siaf, Capa)

« J’avais 16 ans quand je suis arrivé en France, en 1956, d’Algérie. Je suis venu à Grenoble parce que j’avais un cousin qui y habitait. J’ai d’abord travaillé pour Léon Grosse [entreprise de BTP d’Aix-les-Bains, ndlr], à la construction du centre atomique. », raconte Bachir Nasri.

Son histoire est comme celles de milliers d’autres chibanis, arrivés en France pendant les « Trente Glorieuses ». Ils occupent souvent des emplois peu qualifiés, d’ouvriers spécialisés (OS), dans l’industrie ou le BTP. En 1974, 25 % des travailleurs immigrés travaillent ainsi dans le BTP.

« Après, j’ai travaillé chez PBU [Progil-Bayer-Ugine, usine de fabrication de vernis et de mousses au Pont-de-Claix, ndlr]. On s’occupait de l’entretien, on rebouchait les trous dans les routes. Le bus partait de Prémol. Des fois, on devait continuer à pied jusqu’à Pont-de-Claix, quand on ratait le bus, car il n’y en avait pas beaucoup. » Bachir Nasri enchaîne ensuite les chantiers avant d’atterrir sur celui qui va profondément le marquer : « En 1964, j’ai travaillé à la construction des trois tours de l’Île-Verte. Au début j’ai fait de la maçonnerie et puis j’ai commencé à faire des remplacements à la grue. Le premier jour où je suis monté dedans, ça balançait pas mal. Et puis après, j’ai pris le coup de main. On apprenait tout seul, sur le tas. Maintenant, je suis le meilleur grutier de Rhône-Alpes ! On « moule » [descendre et poser la charge, ndlr] au millimètre près, pas trop vite. La grue faisait 100 mètres de hauteur ! »

Bachir Nasri travaille ensuite, comme grutier, à la construction de l’hôtel de ville de Grenoble. « En 1966, il a beaucoup neigé. Au chantier de la mairie, on courrait après le lapin. » La ville doit organiser les Jeux Olympiques et se couvre de nombreux bâtiments. Le Village Olympique sort de terre suivi par la Villeneuve, à partir de 1970. « J’ai assisté à toute la construction de la Villeneuve, même si je n’ai pas travaillé à l’Arlequin. »

Pascal
Créée en 1905, Pascal a été une grosse entreprise de BTP locale et a employé jusqu’à 3000 ouvriers dans sa période faste des années 70. Mais la société sera mouillée dans les affaires Carignon (versement de pots-de-vin pour les élus et les partis politiques locaux) et ses dirigeants mis en examen en 1995. L’entreprise finira par déposer le bilan en 2000.

En 1974, il entre chez Pascal, une des plus grosses entreprises de BTP locales [lire encadré ci-contre]. Il construit l’immense usine Hewlett-Packard, à Eybens, la caserne de Varces et « des logements en nombre incroyable dans les stations de ski. » Bachir Nasri restera près de 30 ans chez Pascal. « J’ai arrêté en 2000, avec la fermeture de Pascal. Après, jusqu’à ma retraite en 2014, j’ai travaillé en plus, parce que Sarkozy disait « Travailler plus pour gagner plus » [rires] ! J’ai travaillé un peu partout, en intérim, toujours comme grutier. »

Au cours de ses années chez Pascal, Bachir Nasri a évidemment travaillé à la Villeneuve, le plus gros chantier grenoblois des années 70 et 80. Il participe notamment à la construction de la dalle de la place des Géants, puis à « la tour au fond du parc, la résidence Jacques Brel, construite par Pascal. On a aussi fait l’école (La Fontaine). Pendant dix ans, [l’est de la Villeneuve] a été un chantier énorme. »

Surtout, Bachir Nasri a construit la tour au numéro 78 de l’avenue Constantine. Celle-là même où il habite depuis plus de 40 ans. « J’ai acheté dès que ça a été construit. Vous faisiez une demande au patron, vous expliquiez ce que vous vouliez acheter et il vous prêtait une certaine somme. Pourquoi acheter ici ? Il y a un proverbe arabe qui dit « Avant d’acheter ta maison, choisis d’abord le voisin. » Ici, c’était neuf. Il y avait tout. Pas mal d’ouvriers, dont beaucoup travaillaient chez Merlin Gérin. »

Après 60 ans de carrière, Bachir Nasri a vu le métier évoluer. « On était tellement nombreux sur les chantiers. On ne travaillait jamais avec la même équipe. On te disait, aujourd’hui tu vas à tel endroit, le lendemain c’était ailleurs. Tu as envie de partir ? Tu t’en vas, on t’accepte tout de suite ailleurs. Tu n’avais pas besoin de papiers. Des fois on changeait deux fois de patrons dans la journée. »

Reste le souvenir des conditions de vie et de travail précaires que connaissaient les ouvriers, en particulier les immigrés. « Le changement dans les conditions de travail a été énorme. Il n’y avait pas de sécurité comme aujourd’hui. On prenait beaucoup de risques. Mais on était solidaires. Vous savez, en 1956, c’était dur. On dormait dans les caves. Dès qu’on avait construit le premier niveau, le sous-sol, on commençait déjà à choisir notre chambre ! Les ouvriers mettaient des bastaings, des moellonnages et hop, ça faisait un sommier. Beaucoup mourraient à cause du charbon du poêle, car on bouchait tous les trous et les fenêtres tellement il faisait froid. Le matin on retrouvait des fois deux ou trois ouvriers morts. » Impossible de savoir combien d’ouvriers ont ainsi perdu la vie lors de la construction de la Villeneuve.


Suite à une discussion entre voisins dans l’ascenseur, nous avons rencontré Mokrane Haoues. Habitant du 150 Arlequin, âgé de 77 ans, il a participé à l’édification de la Villeneuve. Quel rapport peut établir un habitant avec le quartier qu’il a construit ?

Mokrane Haoues a grandi en Algérie française. Il décide en 1962, âgé alors de 19 ans, d’émigrer et de travailler en France. Il enchaîne plusieurs contrats dans le BTP pendant deux ans, avant d’emménager à Grenoble en 1964 pour travailler en tant que grutier. C’est ainsi qu’il œuvre dans le chantier de la Villeneuve avec l’entreprise Pascal [lire encadré ci-dessus].

La construction de l’Arlequin, sans doute en 1971. (photo : droits réservés)

Le métier de grutier demande une précision du geste et une bonne appréhension de l’espace, pour réussir à déplacer les matériaux. L’ouvrier se retrouve isolé dans sa cabine à des dizaines de mètres du sol, pendant plusieurs heures, confronté à divers dangers (orages, accidents). L’exigence demandée par ce métier, son manque de sûreté, et sa faible valorisation financière, en font un métier peu prisé. Ainsi, les entreprises de construction ont souvent eu recours à une main-d’œuvre étrangère, allant jusqu’à recruter directement au Maghreb.

Mokrane Haoues se souvient bien des conditions difficiles du métier de grutier, qu’il a vu s’améliorer durant ses 40 ans d’exercice. En effet, l’évolution des modèles de grues, notamment grâce à leur automatisation, a permis de renforcer la sécurité des ouvriers et de diminuer le nombre particulièrement élevé d’accidents du travail.

Dans ce métier, Mokrane Haoues a participé à divers ouvrages et infrastructures de l’agglomération Grenobloise, dont le quartier de la Villeneuve (le 10-20 galerie de l’Arlequin, le Patio, le CCAS, Grand’Place). Lorsque nous l’interrogeons sur ce qu’il ressent en ayant construit un lieu dans lequel il habite, il répond très pragmatiquement que « ce métier était surtout un moyen pour subsister à [ses] besoins ». Loin d’une vision romantique du travail, il laisse l’appropriation de l’œuvre aux architectes et autres concepteurs du quartier.

Mais si Mokrane Haoues a choisi d’habiter dans ce quartier, c’est aussi par la qualité de vie qu’il y a ressenti, notamment par le lien social qu’il trouve primordial. Il évoque le souvenir du café Yaz (sur la place du marché) comme un lieu convivial où il retrouvait régulièrement d’autres amis de la Villeneuve. Cependant il regrette aujourd’hui la perte des liens de proximité et des lieux d’accueil, notamment due à la disparition progressive de commerces et des services publics.