Vers la destruction du 160 galerie de l’Arlequin
Le 160 galerie de l'Arlequin est menacé de destruction dans le cadre du plan de sauvegarde de la galerie. (photo : BB, Le Crieur de la Villeneuve)

Face au vieillissement de la barre de l’Arlequin, un « plan de sauvegarde » des immeubles a été mis en place afin de les rénover. De longs travaux sont programmés. Le préfet et la mairie sont d’accord : il faut détruire le 160 galerie de l’Arlequin.

Mardi 29 mars, une réunion à la préfecture réunissait le gratin des pouvoirs publics : Éric Piolle, maire de Grenoble, Christophe Ferrari, président de la Métro, l’Agence nationale de l’habitat, la Direction départementale des territoires et Jean-Paul Bonnetain, à l’époque préfet, désormais à la retraite depuis le 30 mai. Au milieu, quelques conseillers syndicaux, représentant les copropriétés de la galerie de l’Arlequin.

Thème de la réunion ? Un projet de rénovation de la galerie au nom quelque peu dramatique de « plan de sauvegarde ». Le dispositif, voté en conseil municipal en février 2013 et lancé en mai 2013, permet la rénovation, en particulier thermique, de logements privés (voir encadré). « Il y avait eu une réunion d’avant propos, une semaine avant. Les gens n’avaient pas tout compris, la deuxième [celle du 29 mars] a été très claire. », témoigne Gérard, un habitant et délégué syndical présent. Sous l’égide du préfet, responsable du plan de sauvegarde, les pouvoirs publics se sont accordés sur la destruction du 160 galerie de l’Arlequin.

Résidence d’artiste

Voilà une antienne qui commence à être connue à la Villeneuve, après la démolition d’une partie du 50 en 2013. La situation est certes différente : le 160, une ancienne maison de retraite – Les Gentianes – fermée en juin 2012, est vide. Depuis, 27 logements (un étage) ont été reconvertis en résidence d’artiste pour la MC2. La Société dauphinoise de l’habitat (SDH), un bailleur social, est toujours propriétaire du bâtiment. Interrogé par Le Crieur, le responsable des résidences d’artistes à la MC2 avoue « ne pas être au courant des projets immobiliers sur le 160. »

Le plan de sauvegarde prévoit la scission de la copropriété – qui rassemble les habitants du 130 au 170, 160 exclu – en quatre ou cinq copros différentes, puis la segmentation de la barre. « Cette scission est imposée par l’Anru », explique Christine Garnier, adjointe à l’Habitat à la Métro, « la copropriété est bien trop grande pour avoir un vote réglementaire. »

Le plan de sauvegarde, c’est un truc de technostructures. Pierre, habitant et copropriétaire.

De leur côté, les habitants mettent en avant une « copro qui marche bien ». Surtout, ils ont l’impression que le projet « vient d’en haut, sans discussion possible. », raconte Gérard. « Un truc de technostructures. », résume Pierre.

Plan de sauvegarde ?

Selon la loi, un plan de sauvegarde concerne « un immeuble en copropriété confronté à de graves difficultés qui menacent sa conservation ». Ces difficultés peuvent être : « sociales (copropriétaires défaillants), techniques (immeuble dégradé) ou financières (fort taux de loyers impayés) ». Une commission, dirigée par le préfet, est chargée de mettre en place des mesures afin de restaurer l’immeuble.

La galerie de l’Arlequin a cette particularité que les montées (du 10 au 40, puis du 50 au 120, puis du 130 au 170) communiquent entre elles grâce à des coursives. En clair, on peut prendre un ascenseur au 130 et traverser une bonne partie de la barre pour se rendre au 150, 100 mètres plus loin. Pour complexifier les choses, certaines montées mélangent logements privés et sociaux.

« Au départ, le plan de sauvegarde prévoyait juste une rénovation thermique des bâtiments, qui ont plus de 40 ans. », dit Gérard. « Mais la volonté de mettre aux normes les bâtiments impose la segmentation des coursives, l’ajout d’escaliers de secours et d’ascenseurs. » Ce que confirme Christine Garnier, un brin alarmiste : « la segmentation physique est réclamée par les pompiers. À certains endroits, c’est un escalier pour 100 logements, on court à la catastrophe. »

Pourtant, certains habitants doutent de la nécessité d’une telle rénovation. « La galerie date de 1971. C’est débile, on ne met pas un bâtiment aux normes comme celles des constructions actuelles. Même la caserne de Bonne n’est pas aux normes réclamées pour l’Arlequin… », proteste Pierre.

Nouvelles montées

La création de montées entraînera de lourds travaux, en particulier pour les 150 et 170 de la galerie. Le gymnase de la Rampe, en bas du 150, et le centre de santé, en bas du 170, empêchent l’ajout d’ascenseurs et d’escaliers à travers les bâtiments. Des études ont réalisées par le cabinet Paris, basé à Vienne, qui n’a pas souhaité répondre au Crieur, se contentant de renvoyer vers la mairie de Grenoble. Le cabinet propose la destruction du 160 pour construire les escaliers de secours du 150 et du 170 sur les pignons.

Présenté aux copropriétaires, le projet prévoit la segmentation des immeubles, la création de nouvelles montées et la destruction du 160. (image : document de travail de la ville de Grenoble présenté aux copropriétaires, juillet 2015)

Présenté aux copropriétaires, le projet prévoit la segmentation des immeubles, la création de nouvelles montées et la destruction du 160. (image : document de travail de la ville de Grenoble présenté aux copropriétaires, juillet 2015)

Une solution à laquelle s’est rallié la préfecture. « La démolition du N° 160 […] est apparue à tous les participants à la commission comme une issue incontournable. », dit-elle au Crieur.

« C’est le préfet qui le dit mais la mairie n’en pense pas moins. », dit Gérard. Au cours de la réunion, l’ex-préfet, visiblement pressé, s’étonne « que la destruction ne soit pas déjà faite », raconte Pierre. « Le maire était un peu gêné aux entournures », continue-t-il. « La mairie aimerai bien qu’il y ait un peu de concertation pour l’expliquer aux habitants. », complète Gérard.

La mairie sait que le sujet est particulièrement sensible, après la mobilisation passée contre la destruction d’une partie du 50. La plaquette de com’ sur les travaux de rénovation dans le quartier, éditée fin juin, n’en parle pas. « Tous les sujets sont à l’étude », se contente d’avancer le cabinet du maire, interrogé par Le Crieur.

Moins de logements sociaux

La Métro tente de relativiser la destruction du 160. Selon Christine Garnier : « Ce sont de petits logements, vides, ce n’est pas facile de les transformer en logements familiaux. » Pourtant, la crise du logement se fait sentir dans l’agglo et nombre de personnes sont sans toit. Des logements privés ? Rénover coûterait trop cher et les appartements, au vu du prix du m² dans le quartier, seraient invendables. Transformer le 160 en HLM ? Au nom de la sacro-sainte mixité sociale, les pouvoirs publics, Anru en tête, n’en veulent pas davantage à la Villeneuve.

Car le plan de sauvegarde s’inscrit dans une logique de chasse aux pauvres assumée par les pouvoirs publics. « Les principes d’intervention du volet habitat ont été arrêtés et visent à créer des ensembles de plus petite taille, mieux gérables et autonomes, […] permettant de réduire le taux de logement social pour tendre vers 60 %. », écrit La Métro dans un Cahier des clauses techniques particulières, destiné au marché public d’animation du plan de sauvegarde.

Et puis, détruire le 160 permettrait de « casser l’effet muraille de la galerie de l’Arlequin », mantra de la rénovation urbaine du quartier depuis les premiers projets du cabinet Lion et du premier volet de l’Anru, en 2008. Avec un objectif sécuritaire : « Les consignes ont déjà commencé à être intégrées dans les rénovations urbaines conduites depuis 2003. Une convention lie même l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU) et le ministère de l’intérieur depuis 2006. Les préfets, en particulier, se font les relais, très efficaces, des analyses policières. », écrivait le quotidien Le Monde en 2008.

Chers travaux

Pierre d’achoppement, le financement des travaux. Les études prévoient un coût de 26 millions d’euros, une paille. Les bailleurs sociaux et l’Anru devraient prendre en charge les travaux pour les logements sociaux. Pour les logements privés, l’Anah accepte d’en financer la moitié. Les propriétaires privés de l’Arlequin, loin d’être des magnats de l’immobilier, devront donc mettre la main à la poche pour la moitié restante.

« Les services publics nous ont dit que la rénovation ne coûterait rien aux propriétaires », raconte Pierre. Une version contredite par Christine Garnier : « Les propriétaires devront payer une partie des travaux. Mais il y aura des aides publiques en fonction des revenus, d’abord aux foyers très modestes, et puis peut-être ensuite aux foyers modestes. » Pour Christine Garnier, si certains habitants ont cru que la rénovation ne coûterait rien, « c’est qu’en fait la valeur des appartements rénovés augmentera. »

« Il y aura forcément des copropriétaires que ne pourront pas payer », admet Christine Garnier. « Nous allons mettre en place une structure de portage publique qui rachètera les appartements. Les propriétaires deviendront locataires de cette structure. Ils rachèteront leur appartement et rembourseront le coût des travaux via un loyer. »

Les habitants propriétaires se retrouvent face à un dilemme : rester et payer la rénovation, dont le coût n’est pas encore fixé (les études du cabinet Paris les chiffrent à 45 000 euros minimum par appartement, dont l’Anah paierait la moitié), au risque de se faire « confisquer » leur appartement ; ou partir en vendant à perte… S’ils arrivent à vendre puisque, comme le dit une habitante du 150 : « Plus personne ne veut acheter à l’Arlequin, temps qu’on ne sait pas combien coûteront les travaux de rénovation. »