Quelle culture pour l’Espace 600 ?
Le 19 février, devant l'Espace 600. (photo : BB, Le Crieur de la Villeneuve)

La contestation gronde autour de la politique culturelle de l’Espace 600. Le théâtre implanté au cœur de la Villeneuve est accusé d’être fermé aux initiatives du quartier. L’illustration d’un nécessaire débat entre l’équipe dirigeante et les habitants.

« Espace 600, espace discriminant ? » interroge la banderole tendue devant l’entrée de l’Espace 600, le théâtre de la Villeneuve, dimanche 19 février. Une faible mobilisation s’y déroule en soutien à Saïd Saouam, régisseur du théâtre, qui conteste son licenciement par l’Espace 600. Dans une lettre ouverte, son comité de soutien descend en flèche le théâtre : « La programmation de l’Espace 600 est fermée au quartier. Les spectacles ne reflètent absolument pas la diversité du quartier. […] Nous ne sommes pas loin de penser qu’une forme de discrimination s’est peu à peu installée dans ces murs, comme une sorte de repli identitaire. »

Des habitants croisés dans le quartier ne sont pas non plus tendres avec le théâtre : « – L’Espace 600 ? Il faut le fermer ! – Non, il faut l’ouvrir ! Actuellement, ce n’est pas pour des gens comme nous, c’est pour les bobos du quartier ! » Abdel, du Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP), collectif luttant contre les « dominations de classe, de « race » et de sexe », va dans le même sens : « La programmation de l’Espace 600 est orientée pour le centre-ville, d’un point de vue qualitatif, les spectacles proposés, et d’un point de vue financier, le prix des places. »

Les choix de programmation d’un lieu culturel, surtout lorsqu’il est implanté dans un quartier populaire,font nécessairement débat. Pour Jean Caune, premier directeur de l’Espace 600 de 1971 à 1975 puis directeur de la maison de la culture de Chambéry, l’Espace 600 « a toujours connu un écartèlement entre une salle de rencontre pour la population et une salle professionnelle. Le débat est inhérent à une salle dans un quartier. Il est aussi lié à l’esprit particulier de la Villeneuve, avec ses formes militantes. »

Liens avec le quartier

« On ne nous propose pas tant d’initiatives du quartier que cela », se défend Lucie Duriez, directrice de l’Espace 600 depuis 2011, « toutes les propositions sont accueillies avec plaisir, mais ce n’est pas toujours simple à mettre en place.  J’attends que les bataillons d’artistes que l’on m’annonce viennent me voir… » Elle reconnaît cependant que « l’Espace 600 doit donner un signal plus clair aux gens pour qu’ils s’autorisent à proposer [des spectacles] ».

La directrice met en avant les liens avec le quartier : « le Festival du rire ensemble [porté par le Boxing Club de 2012 à 2015, ndlr], le Festival international de théâtre-action (FITA), les spectacles des compagnies Les Mutins (danse) et des Petits Poids (théâtre), implantées à la Villeneuve. » Reste que certaines initiatives qui s’y déroulaient se délocalisent. Une habitante raconte que quand elle était petite, les remises de récompenses du Dojo grenoblois se déroulaient à l’Espace
600, « Maintenant, c’est au théâtre Prémol ! »

Scène régionale jeunesse

L’Espace 600 est une scène régionale jeunesse, « l’essentiel de notre travail se fait avec les enfants », indique Lucie Duriez. Le théâtre s’articule autour de « l’école du spectateur » : des interventions dans les écoles, pour « présenter les spectacles aux enfants » et des « retours critiques pour mettre des mots sur ses émotions, affirmer ses choix », explique-t-elle.

« Les reproches sur notre programmation trop orientée jeune public sont révélateurs, beaucoup de gens pensent que l’enfant n’est pas important. », explique la directrice. « Tout le monde veut que ses enfants voient des spectacles, mais ça ne doit pas être la seule activité. », proteste Alain Manac’h, militant associatif et ancien comédien de rue.

L’orientation vers le jeune public – ainsi que « l’école du spectateur » – date de la reprise du théâtre par l’association des usagers de l’Espace 600, en 1997, à la suite du dépôt de bilan de l’association gestionnaire. Geneviève Lefaure, habitante de la Villeneuve et présidente de l’association, devient directrice de l’Espace 600. « Il y avait cette réflexion dans l’association, s’adresser au public jeune. L’école est le lieu de la démocratisation culturelle, car les enfants sont de tous les milieux, de tout âge. », raconte-t-elle.

Pourtant, Lucie Duriez s’oppose à cette vision : « L’école du spectateur, c’est l’anti-démocratisation culturelle, l’anti-choc esthétique face à une œuvre [l’écrivain André Malraux, premier ministre de la Culture de 1959 à 1969, avait théorisé le « choc esthétique » du spectateur face à une œuvre, censé imprégner la sensibilité du spectateur, ndlr], c’est une éducation à l’art vivant. »

Pour Alain Manac’h, « ils [l’Espace 600] ont monté de très beaux spectacles, pas de problème. Mais ils fabriquent des consommateurs d’une certaine culture, pas des acteurs, qui inventent, dans la diversité. » Le militant associatif préfère mettre en avant le concept « démocratie culturelle », illustrée par la Déclaration de Fribourg, qui définit la culture par ce qui « recouvre les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement ».

Plus de place pour le jeune public, c’est moins de place pour le public adulte. Un choix assumé par l’Espace 600 : « Dans l’agglo, il y a une grosse offre culturelle. Est-ce qu’il faut tout en bas de chez soi ? C’est le même débat que pour la piscine Iris [fermée par la mairie à l’été 2015, un des arguments était la proximité des autres piscines, ndlr]. » Mais le public qui ne va pas à l’Espace 600 n’ira pas non plus à la MC2…

Nombreux aussi sont les habitants qui déplorent la fin de l’Espace 600 comme lieu de rencontre. Les rares réunions publiques qui s’y tiennent sont celles de la mairie sur la rénovation urbaine. « Quand l’Espace 600 était un centre d’action culturelle (CAC), il y avait beaucoup de réunions publiques », raconte Geneviève Lefaure, anciennement présidente de l’association des usagers et directrice du théâtre, « maintenant, il y en a moins. Tu ne peux pas tout faire. Il y a d’autres lieux pour que les gens débattent ou discutent. »

Discuter ensemble

Celui qui semble avoir réussi à trouver un certain équilibre est Jean-Vincent Brisa et sa compagnie de l’époque, le Théâtre des deux mondes. Le metteur en scène a dirigé le théâtre pendant neuf ans, de 1986 à 1995. « Quand je suis arrivé dans le quartier en 1986, c’était très dur car j’avais été mis en place par Carignon. J’avais déposé un dossier pour diriger le Théâtre municipal, il m’a proposé de prendre la direction de l’Espace 600. », raconte le comédien.

Il définit la nouvelle orientation de la salle, plus professionnelle et plus orientée théâtre contemporain. « J’avais défini le projet en trois parties : quatre mois pour ma compagnie, quatre mois pour la programmation extérieure, quatre mois pour le quartier. », dit-il. « Pour la programmation du quartier, j’attendais qu’il y ait des propositions. Quand je suis arrivé, un jeune balaise, Mourad Bouziane, me dit : « On veut faire une soirée rock, avec l’élection de Miss Arlequin ! » Je lui ai dit que j’allais trouver tout ce qu’il fallait, il était tout étonné que j’accepte. »

L’Espace 600 conjugue alors théâtre et salle polyvalente. « On accueillait des fêtes, notamment musulmanes, mais aussi la messe de minuit. Il y avait aussi le carnaval. J’étais tout à fait partisan des initiatives du quartier, la véritable culture est dans la rue. » La formule marche puisque la salle accueille « 30-35 000 spectateurs sur l’année, dont le carnaval. On dépassait l’Hexagone de Meylan, certains spectacles étaient joués à guichet fermé. »

Pourtant, la nouvelle municipalité Destot, élue en 1995, souhaite arrêter l’expérience. Les subventions sont coupées. L’Espace 600, qui accumule 300 000 francs de dette, dépose le bilan. Jean-Vincent Brisa reste « très aigri » par cette période : « me virer alors que j’étais complètement intégré dans le quartier, ce n’était pas réfléchi… »

Le débat actuel sur la politique culturelle de l’Espace 600 traduit la nécessité pour les acteurs du quartier de discuter ensemble. Le comité de soutien à Saïd Saouam réclame « un véritable partenariat associant professionnels de la culture et initiatives populaires : un travail de fond seul à même de tendre vers l’excellence. » Même son de cloche du côté du FUIQP, qui dit « vouloir ouvrir la discussion avec l’Espace 600 » et de Jean Caune, pour qui « il faut un dialogue entre ceux qui sont chargés par la ville de la direction et la population. »