Incendie au collège Lucie Aubrac
Les parents d'élèves prennent la parole sur la place Rouge, lundi 12 juin, au lendemain de l'incendie du collège. (photo : Le Crieur de la Villeneuve)

Suite à l’incendie du collège Lucie Aubrac le 11 juin, Benoît Delaby, habitant de la Villeneuve, a écrit cette tribune racontant sa vie de parent d’élève et la mobilisation pour la réouverture d’un établissement sur le quartier.

Année 2016 – 2017

Ma fille rentre en 5e au collège Lucie Aubrac. Quel nom, quelle dame !!

Le collège ouvre cette année une classe CHAT, Classe à Horaires Aménagés Théâtre. Il y a des décisions difficiles qui peuvent aider nos quartiers « politiques de la ville ». On oublierait sans doute que ces difficiles décisions sont l’aboutissement d’engagements professionnels rares, et tenaces. Chapeau ! Un peu comme il y a 3 ans ? L’idée avait été proposée par la municipalité d’installer ici une classe internationale : comme si la mixité sociale n’était pas une fatalité, le produit des choix, terreau de notre quotidien. Pas le temps d’avoir l’idée, de la défendre auprès des autres institutions, que le projet est remis au placard, par un « partenaire ». Chuttt !

C’est donc la première fois cette année, du jamais vu, que des demandes de dérogations ont été faites par des parents « de dehors », pour que leur enfant vienne sur notre collège, soucoupe volante REP+.

Année 2016 – 2017

Parents délégués FCPE. On est une quinzaine d’adhérents cette année. Ça rigole pas mal, mais pas toujours. Ensemble, humain, en soucis pour nos gosses, pour les gosses des autres. Les représentations sur notre quartier pèsent, risque et sentiment de relégation ? Bonne humeur, liens, on tient. Rapports à l’école : ça frotte. Des mots durs qui durent, et d’autres qui filent. Beaucoup parmi nous sont marqués, mais face à nous on trouve des enseignants, convaincus et convainquant, porteurs de projets, de rêves ; humains. Combats du quotidien, se parler depuis nos places, nos rôles, nos statuts, nos autorisations et convictions, de parents et d’enseignants. Comment s’attraper ? Comment ressouder là où ça peut exploser, déraper ? Comment permettre aux parents apeurés par l’école, l’institution, qui n’osent pas ou ne peuvent venir nous causer ?

Année 2016 – 2017

Je suis élu président d’une association, maison de l’enfance et MJC, en situation difficile, humaine et financière. Des heures, des prises de têtes et de gueules, un pavé dans la vitrine, des licenciements, de dotations de l’état en subventions envolées. Le CA [Conseil d’administration, ndlr] est moribond. Qu’est-ce que je fous là ?

Année 2016 – 2017

Au fil des semaines, des liens et des rencontres, d’un lieu à l’autre, d’un engagement à l’autre, je rencontre, fais des liens, jette des passerelles. Mes filles me demandent pourquoi je cause « à tout le monde » et pourquoi suis « toujours en réunion, jamais à la maison ».

Je rêve à l’année prochaine et aux projets qui se préparent. Je suis content d’être au CA du collège. Je connecte avec l’autre fonction à la MJC. Je rencontre Étincelles (mauvais présage ?) fin mai  : développer la co-éducation sur le quartier ? Des militants qui proposent de « croiser les connaissances » (ATD-Quart-Monde) : génial ! J’en rêvais pour mon quartier, pendant que d’autres le faisaient juste à côté !

11 juin – 2 heures

Étincelles !

11 juin – 6 heures

Je me lève : texto du père d’Inès : « Le collège a brûlé ». J’y crois pas. Je me levais pour fêter mon anniversaire, j’avais pas pensé souffler cette bougie là.

Sandales au pieds, bermuda troué, T-shirt défait, la tête dans le sac, je descends. Notre soucoupe a pris un coup dans l’aile. Trouée, cramée, les pompiers l’arrosent, mes yeux aussi.

Un policier m’arrête : « faut pas aller plus loin ! » Je comprends pas : « je suis habitant, parent d’élève. » Je vais pas me jeter sur les grilles pointues ; à mon âge ! Sa collègue commente « que les enfants vont être contents, les vacances sont arrivées plus tôt que prévu ». Elle me cherche du regard avec un sourire. Je veux pas pleurer, ma colère. Je veux pas me taire. « Qu’est-ce qu’on va devenir ? Tous ces projets ? Nos enfants ? Vous vous rendez compte, il va y avoir un vide ici ! ». Elle poursuit : « Vous êtes locataire ou propriétaire ? ». Silence. Sans commentaire. Quel est le rapport !? On aurait pourtant pu partager quelque chose ensemble, juste la désolation, et aussi « Bonjour », ou « Bon courage » ! Nous avons le même âge. Elle a peut-être des enfants. Je comprends pas. Youssef, presque 30 ans et jeune papa, croisé un soir de jeûne quelques jours plus tard, me rappellera qu’il vit cela depuis toujours. Égalité – Fraternité.

11 juin – 14 heures

Le président du CD (Conseil départemental) vient devant le collège fumant, avec un gars du rectorat. Pensait-il trouver autant de parents autour du collège ? Pas sûr ! Des premières déclarations maladroites, inutiles de les reprendre, il annoncera au bout d’une heure vouloir une concertation pour décider du futur collège : dedans ou dehors ?

De se retrouver, ça m’a fait du bien : les mamans déléguées, des profs, la principale et son adjoint, des mains tendues, des sourires, des yeux rouges, de la colère, du désespoir et de l’espoir. Ensemble. On va le reconstruire !

C’est toujours nous qui payons. Destructions, incendies, que nous payons deux fois.

  • Nous perdons d’abord un équipement pour nos enfants, pour les équilibres de notre quartier.
  • Puis les reportages nous enferment à longueur d’articles et de déclarations dans des représentations télégéniques et stigmatisantes ; nous réduisant en une masse de hors-la-loi, complices, barbares à la périphérie de la cité.

Très vite on ne retient qu’un caillassage de camions de pompiers. Les habitants seraient ensemble permissifs ; complices ? Rouleaux compresseurs. Laisser passer.

11 juin – 17 heures

Quelques groupes s’attardent. Dans l’un on discute du collège. Certaines mères conseillent de ne pas scolariser les enfants dans ce collège. Ça éclate ! Colères qui éclatent : « Y’a pas de Français dans ce collège ! » Elle m’interpelle et me montre du doigt : l’exception ! Je bafouille, « je suis pas français … » C’est pas la question. La question elle est sociale et politique. Post-coloniale ajouterait Michel que j’ai croisé deux heures plus tôt. Colères. Les conseilleuses se taisent et cherchent du regard un soutien. Personne. Entendent-elles l’indécence ? Comment lutter contre le poids de ces déterminants ?

Le soir en rentrant à la maison, ma fille réalise : « la webradio, c’est fini ? Et le club de go ! On pourra plus jouer ? ». Ce n’est que le début… les robots sont peut-être aussi cramés.

Puis, comme on est vivant, on s’arrête pas. On résiste, et sur le pas de Lucie, on a appris que ce verbe se conjugue au présent : réunions, courriels, débats, organisation puis désorganisation ; Ramadan. Canicule. On couine, ça tire. Ça se déchire ; puis se recolle ?

On lance une pétition papier, et sur change.org. On veut faire la rentrée ensemble : nos profs, les projets, nos enfants, sur un même site ! Puis on veut le maintenir dans le quartier. On veut aussi l’améliorer. On veut être installés à la rentrée au collège des Saules, fermé il y a à peine six mois. En attendant les travaux, en attendant la reconstruction du notre.

12 juin – 9 heures – Place Rouge

Rassemblement, prises de parole du département, du rectorat, de la principale, d’un parent délégué.

Les quatre classes de troisième sont accueillies dès l’après-midi, brevet oblige. Les autres classes seront installées à l’ESPE, l’ancien IUFM, à cinq minutes de tram, dans deux jours. Conditions dantesques par cette chaleur. L’essentiel est sauf pour l’éducation nationale : les classes sont toutes accueillies en trois jours. Au boulot les enfants ?

Je file au boulot. J’ai le cafard.

13 juin – 8 h 30

Les enfants font leur deuxième rentrée cette année. En causant d’abord de l’incendie avec leurs professeurs, en écrivant et en dessinant.

Épuisée, le soir ma fille pleure son collège, évoque ses souvenirs pour la première fois. Nos enfants grandissent dans un univers où tout peut disparaître en fumée ; comme ça, une étincelle.

Les profs ont pris un coup. Ils ont tenu comme on le leur a demandé, en essuyant les refus de demandes d’aménagements. Humains, ils craquent. Et ils tiennent.

Les parents se forment, s’informent, se passent des tuyaux, des inquiétudes, des angoisses, des mots doux et des durs. Solitudes.

Du 12 au 16 juin

Était organisée la semaine du réseau REP+, avec les écoles du quartier : webaradio, tournoi de go, journée portes ouvertes, fête du collège.

Vendredi, système-D, Espace 600, et la fête a lieu. Besoin de se retrouver, de se dire ce que l’on a fait ensemble, d’en parler aux parents, d’afficher des dessins et des textes sur les grilles. D’écouter le petit fils de Lucie Aubrac, venu témoigner de la solidarité de sa famille. Puis de danser, de se serrer les coudes. Se réunir et se souvenir.

Le soir, chaque soir à 20 heures, avant la rupture du jeûne, on se réunit aux abords du collège fermé. Table d’informations ; certains soirs c’est plutôt l’AG ! D’autres plus à s’écouter, se poser et construire les étapes suivantes. Un soir c’est la colère. Pourquoi aucun de nos courriers n’a été suivi : aucune proposition de rencontre en retour, sauf à l’inspection académique, où un fonctionnaire sans pouvoir sur le bâtiment, sans nouvelles neuves à nous donner, accepte de recevoir une délégation, si nous confirmons notre demande. Solitudes.

Puis l’idée de s’inscrire à la brocante. Rencontrer, parler, porter la pétition. 500 signatures en un jour.

Puis celle de recommencer à la fête de quartier. Et cette fois en organisant un forum, inviter chercheurs, militants, sociologues et pédagogues, à intervenir, à rencontrer, pour former et informer les habitants et parents. Vous !

Les soutiens sont nombreux. Le délai est trop court. Tant pis, on fonce ! Il faut semer quelque chose. Y’en a marre des avis simplistes, genre : « il faut en profiter pour reconstruire le collège au dehors ». Et prendre le temps de se retrouver, de prendre un peu de hauteur, d’ouvrir à un peu de nuances et de complexités : Faudrait pas en profiter pour enfin le faire ?! Ensemble !

Nous n’idéalisons pas notre collège, et voulons témoigner du travail concret et structurant proposé aux jeunes.

Jeudi 15 juin

La rencontre du projet de « Maison des Saules » dans l’ancien collège des Saules, celui dans lequel on voudrait faire classe pendant les travaux : et si ce projet d’habitants s’intégrait aux projets des enseignants ? Que nous formions par le projet nos futurs concitoyens ? Pour s’enrichir mutuellement, grandir et transmettre.

Transformer ces flammes, cet incendie, ce gâchis, en chance, en vie, en liens. Ne pas les laisser avancer.